Une moitié de soleil

J’aperçois ta chevelure blonde que je devine incrustée dans ce vieux mur, un peu comme si on avait serti une émeraude.  Si la pierre n’a plus d’odeur, le vent qui balaie la mèche de cheveux coincée depuis des siècles à celle des milliers de souvenirs. Les nôtres.

Et je me souviens de tes yeux bleus d’aigue marine, disposés comme deux petites pierres précieuses au milieu d’un cercle parfait de sable fin.

Je me souviens de tes petits bras dont les mains enserrent avec difficulté le contour des rames. Et de ce geste, fragile et précis, qui balaie l’air autour de toi, autour de nous.

Combien de fois suis-je resté sur les grèves, à te regarder arriver avec le coucher de soleil derrière, les lueurs orangées valsant dans cette immense cours de récréation qu’est le ciel ?

Combien de fois suis-je resté sur le rivage, à te regarder partir avec la lune au-dessus, sa lueur blanchâtre illuminant suffisamment ta barque pour te guider à travers la pénombre ?

Combien de fois suis-je monté avec toi sur ce vieux rafiot de fortune, t’enlaçant en regardant ces vieux murs de pierre se raviver le temps d’un souffle sucré déposé sur ta nuque ?

Et combien de fois, combien de fois avons-nous ri à gorges déployées, combien de fois avons-nous incarné l’insouciance à l’unisson, tes doigts entre les miens ?

Et je crois qu’aujourd’hui je me souviens, je crois que cette mèche de cheveux survivra, comme ton souvenir, comme mon amour, comme nos sourires sur ces innombrables photos jaunies.

Car si le temps essaie de nous tromper, de nous faire oublier par quelques manipulations, les dernières lueurs à l’horizon nous rappellent qu’il ne s’efface jamais vraiment. De l’aurore au soleil couchant, de l’aube au crépuscule, notre vie s’est étendue comme une seule et longue journée que nous avons chérie à chaque instant.

Nous avons vieilli sur cette barque, au gré des flots, des marées basses et des marées hautes. Et c’est sous le soleil que nous avons grandi. Nous l’avons partagé, comme deux adonis qui, maladroitement, cassent un biscuit en deux, le regard de l’un fondant dans celui de l’autre, pour y lire le plaisir.

Ce plaisir de posséder une moitié de soleil chacun.



La robe du soir

Cette nuit le ciel revêt une robe
Que l’homme silencieux aime scruter
Et si toutefois son regard se dérobe
Ce n’est que pour admirer le regard
De celle qui la fait briller.

Œillade ostensible, accolade impossible
Rendent ce corps et ce décor si désirables
Les yeux naviguent dans les terres arables
Dansent au rythme des vagues, inconsolables
Pour venir se noyer dans le ciel, indélébile.

Et alors que le crépuscule souffle lentement,
L’éther se sépare de sa robe du soir
La dépose telle une couverture en diamant,
Sur l’amant, qui, allongé sagement,
S’est pétrifié dans les vestiges du temps.

Maintenant nue, l’aube dévoile ce corps
Qui s’arque doucement pour balayer de lumière
Pour récompenser d’un baiser les nombreuses prières
De celui qui, dehors, a côtoyé la mort,

De celui qui, maintenant, rigole de son sort.



La chevelure du nord

De longues files blondes, comme des autoroutes droites, dévalent l’éther et pointent vers le sol. Dans cette beauté scandinave, pas de nœuds ni d’obstacles, seul un immense vide vertigineux.

Des chemins de blés argentés, dont la teinte presque volcanique, plongent le spectateur dans une nostalgie rare et profonde. Les sens se chamboulent, se froissent les uns contre les autres et transcendent des souvenirs oubliés dont les couleurs se ravivent, intactes.

Et bientôt les yeux, comme des petits volets sertis par les enfers de l’hiver, s’ouvrent pour s’offrir la lumière de l’univers.

Les paupières, alourdies par le gel, battent des ailes comme une pariade en fuite.

Les iris, dont la couleur rappelle les lacs sauvages de Finlande, sont d’un bleu impérial et impénétrable.

Leur beauté traduit l’histoire des hivers passés, d’une enfance volée, d’un avenir qui reste à écrire.

Et leur mouvement, encore ralenti par la gloire d’un été nouveau, dévisage l’horizon  constellé.  De cirrus qui assiègent un ciel d’une pureté égale au bleu de tes yeux.



Innocence rime avec méfiance

Je t’ai regardé courir au loin
Sautiller comme une petite fille à pieds joints
Et rire aux éclats, répandant ce parfum
Celui de l’enfance, où tout semble certain
Et où l’on ne se doute de rien.

Je t’ai regardé revenir en marchant
Ralentir le pas, la tête vers le bas
Titubant, diffusant cette odeur
Celle du malheur, où l’esprit rêveur
Se fane vite comme une fleur.

L’innocence de l’enfance,
Fragile comme la faïence
L’insouciance de l’adolescence,
Aussi précieux que les sens

Et la méfiance, la méfiance d’un adulte qui se reflète dans le regard émerveillé d’un enfant.



Apologie du hamac

Le hamac, ce petit filet suspendu entre deux points, constitue le seul espace où, sans l’aide de mes mains, j’aime déposer mon âme. Abandonné, confiné dans cette petite toile de tissu dont l’inertie se voit bousculée par mon être chétif, je m’y abandonne comme dans une bulle, prenant soin de déposer mes soucis à l’extérieur. Car une fois le seuil passé, je ne pense plus à rien, je laisse mes pensées faire le reste et le vide s’installer en moi. Et ce vide, je le contemple, je m’en empare, saisis chaque centimètre carré de sa surface que je traduis comme autant d’opportunités de ne penser à rien.

Et c’est peut-être le seul endroit sur terre où le rien possède quelque chose de beau et d’agréable. L’intimité de cette bulle me berce de droite à gauche puis de gauche à droite. La rythmique de ce balancement, pourtant si innocent, détend mes muscles et permet à mon esprit de s’évader vers des frontières inexplorées. Et dans cette flânerie en mouvement, j’y trouve un refuge, celui d’un lieu où plus rien ne m’atteint et où tout reste à explorer. La sensibilité et l’humeur du moment font le reste.

Le reste, qu’il constitue une infime satisfaction ou un plaisir infini, ce reste, met au même niveau toutes les émotions ressenties. Elles sont reléguées au même plan, possèdent la même importance au point que j’ignore si c’est moi qui avance vers ce refuge ou si c’est ce  dernier qui s’empare de moi. Car le tissu, tels des remparts, me projette dans un monde où tout semble plus serein. Et je comprends alors, que l’importance n’est pas tant que le monde réel soit serein mais que, l’espace d’un instant, même fugace, il apparaisse tel quel.

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